Chartbeat ou les métriques de l’audience en temps réel

Les journalistes écrivent pour être lus. La production de contenus d’actualité ne peut être dissociée de son audience, surtout aujourd’hui où de puissants moyens techniques de suivi du comportement de l’audience équipent les rédactions. Dans une optique publicitaire de maximisation des audiences, les éditeurs sont de plus en plus attentifs à ce qui est le plus consulté, ‘liké’ ou partagé sur leur site. Dans ce contexte, l’augmentation du trafic apparaît être une condition de la survie des entreprises médiatiques, qui peuvent ensuite envisager différentes façons de monétiser l’audience (abonnement, publicité, vente de produits liés).

audience_MeasurementAu rang des métriques de l’audience les plus répandues, nous pouvons citer le nombre de pages vues, le taux de rebond, de retour des visiteurs, le site de provenance et jusqu’où le lecteur est descendu dans la page. Ces métriques impactent la hiérarchisation de l’information sur le web et participent à transformer la production de l’actualité. En tant qu’outil prédominant de suivi du comportement des audiences, Chartbeat a retenu notre attention.

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chartbeat for everyone.jpgDeux questions centrales se posent :
1°). De quelle manière les métriques de l’audience influent-elles sur la production éditoriale ?
2°). Dans quelle mesure contribuent-elles à la présentation de l’actualité aux publics ?

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Les métriques de l’audience exercent une influence sur la production journalistique de plusieurs façons. Tout d’abord, elles transforment la perception du public qu’ont les journalistes. Et ce point est essentiel, puisque cette appréhension différente des publics et du média influence la manière de produire de l’information. Ensuite, les métriques de l’audience offrent une quantification des performances du contenu journalistique. L’objectivation qui en résulte consiste en une réduction des publics en des variables quantifiées et présentées dans un tableau de bord de suivi du comportement des audiences. Ce dernier peut être au milieu de la salle de rédaction ou seulement accessible aux éditeurs des entreprises de presse en ligne. Il est devenu un outil managérial de premier plan, dont les prises multiples ouvrent la voie à diverses interprétations. Les données peuvent, comme au Times, venir en appui de la stratégie managériale des éditeurs.

TowCenter_Horizontal_v5_for_NewsletterUn rapport de Caitlin Petre du Tow Center for Digital Journalism est consacré à ce sujet. Il s’intitule The traffic factories: Metrics at Chartbeat, Gawker Media and The New York Times. Il s’agit d’une recherché empirique sur la manière dont les données sont produites et dont elles affectent la culture de la rédaction et le travail quotidien des journalistes. L’analyse porte sur trois cas : Chartbeat, une entreprise qui produit des métriques sur l’audience à destination de clients éditeurs, et deux de ces clients éditeurs, Gawker et le New York Times. Des cas d’étude situés à l’opposé du spectre de l’usage des métriques : d’un côté, Gawker utilise extensivement les mesures du comportement de l’audience, au point d’afficher un écran dans la rédaction pour que chacun ait les scores sous les yeux, d’un autre côté, le New York Times, qui procure un accès restreint aux statistiques à ses rédacteurs. Cet accès contrôlé est justifié par la volonté d’éviter que les journalistes interprètent mal les données. Ici, les métriques ne viennent qu’en appui aux décisions managériales des éditeurs.

gawkerGawker va jusqu’à classer publiquement les journalistes en fonction de leur trafic. La production y est orientée par les chiffres. Les auteurs ont tendance à reproduire ce qui a marché et à poster très fréquemment. Il s’agit de maximiser ses chances en publiant beaucoup, le succès des articles étant parfois imprévisible. L’envers de ce recours généralisé aux statistiques concerne la difficulté à mesurer certains facteurs tels que la qualité des interactions avec les lecteurs, reléguées de fait au second rang.

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Au New York Times, seuls les éditeurs ont accès aux données et sont à même de définir la valeur de l’actualité (newsworthiness). Les journalistes n’ont qu’un accès restreint aux données. Ainsi, seules deux métriques sont portées à leur connaissance : les articles les plus envoyés et les plus vues. Les métriques viennent appuyer le management dans sa gestion des tensions internes à la rédaction. Les éditeurs entretiennent au New York Times une relation ambivalente avec les données, conscients de leur pouvoir séducteur, mais également prudents dans l’appréhension de celles-ci.

AVEC OU SANS SUCRE ?
Chartbeat est dans une situation similaire à celle des éditeurs qui en sont les clients, partagés entre produire des « contenus-végétariens », nourrissants mais impopulaires et des « contenus-sucrés », vides de sens mais fun et addictifs. Dans la même idée, Chartbeat propose des « métriques-végétariennes », le temps d’engagement et la fréquence des visites, liées au prestige et à la compréhension des besoins des éditeurs, tout en proposant des « métriques-sucrées » avec l’affichage des concurrents et des performances des contenus et des journalistes en temps réel qui donne au tableau de bord ses propriétés addictives. Chartbeat souhaite gagner la confiance des journalistes, être un outil attrayant plutôt qu’un outil-sanction. Dans sa conception même, il marque une déférence aux principes du journalisme, notamment celui de fidéliser les audiences. Ceci étant, les métriques les plus populaires de Chartbeat ne sont pas pour autant celles dont l’entreprise est la plus fière puisque ce sont les « métriques-sucrées » qui semblent les plus plébiscités. Le rapport conclut, à partir de ses deux exemples, Gawker, un pure-player de l’actualité en ligne, et le New York Times, un quotidien d’information générale et politique issu de la presse imprimée, en soulignant l’importance de la culture organisationnelle de l’entreprise de presse en ligne.

Plus largement, la question des métriques interroge la relation des journalistes à leur public. Quels effets exercent-elles sur le travail journalistique ? Comment les journalistes interprètent ces données et qu’en font-ils dans leur travail au quotidien ?