Les mesures sécuritaires et les actions de la société civile : une (rapide) analyse quantitative d’une semaine de couverture médiatique de la COP21

Ce billet est une traduction d’une version anglaise parue sur le Media Watch Blog de Climate Matters (Researching Science and Climate Communication) de l’Université d’Hamburg (Allemagne).

Le jour suivant les attaques de Paris, l’Etat d’urgence fut décrété en France. Par conséquent, les libertés civiles furent restreintes et des pouvoirs exceptionnels accordés à la police. Les restrictions des libertés civiles ont notamment concerné la liberté de circulation et la régulation des mouvements sociaux. L’Etat d’urgence fut promulgué par l’Assemblée nationale pour une période de trois mois à compter du 26 Novembre 2015. Les manifestations prévues à Paris à l’occasion de la COP21, comme la marche mondiale pour le climat du 29 Novembre 2015, furent interdites. Dans ce contexte, comment les actions de la société civile liées au sommet de la COP21 ont-elles été couvertes par les médias ?

img_20151129_200755-37bd2-feaf2Notre brève étude de cas s’appuie sur l’analyse de la couverture médiatique de six acteurs de l’actualité en ligne que sont Vice, Buzzfeed, Huffington Post, Le Monde, Le Figaro et Reporterre, donc, respectivement, trois acteurs nés en ligne, deux grands médias issus de la presse imprimée et un média de niche spécialisé dans les questions environnementales. A partir d’un relevé exhaustif de la couverture médiatique de ces médias en ligne sur le changement climatique et la COP21 pendant une semaine, du mercredi 25 novembre au mercredi 2 décembre, 272 articles ont été réunis. Parmi ceux-ci, un corpus de 65 contenus d’information (24% de l’échantillon global) fut constitué, faisant référence soit aux mesures sécuritaires entourant la COP21 (34 articles) ou aux actions de la société civile (31).

Figure 1. Les articles sélectionnés dans le corpus
en comparaison à la couverture médiatique de la COP21
(cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Chart1. Articles selected compared to COP21 Media Coverage

Si l’on se penche sur la distribution des articles produits, nous voyons clairement que Le Monde, Le Figaro et le Huffington Post produisent l’essentiel du contenu. Ensemble, ces trois acteurs représentent 80 % de la couverture médiatique de notre corpus. Bien sûr, cela est lié à leur capacité de production puisque les deux acteurs issus de la presse imprimée s’appuient sur de larges équipes de journalistes. Par ailleurs, le contenu du Huffington Post est écrit par des personnalités et composé d’un large nombre de post de blog et d’opinions (un tiers de son contenu). Pour avoir un aperçu des types d’informations journalistiques produites, nous pouvons étiqueter le contenu en fonction de la signature ou de son absence dans l’article (voir la figure 2). A cette fin, nous avons divisé notre corpus en quatre catégories : les contenus produits par des journalistes, des personnalités, des agences de presse et non-signé.

Figure 2. Les types de production journalistique

Figure2. Les types de production journalistiqueNous avons distingué deux catégories principales dans notre corpus : les actions de la société civile et les mesures sécuritaires (voir la figure 3). L’idée est de souligner la proportion de la couverture médiatique par média pour ces catégories. Comme nous pouvons le voir, deux des « nouveaux acteurs » de l’actualité en ligne, Vice et Buzzfeed, ont une couverture strictement concentrée sur les mesures sécuritaires. Ils ne semblent pas véritablement intéressés par les actions de la société civile. De plus, ce type de contenus domine dans la couverture du Figaro, puisque plus de deux tiers de leur contenu s’intéresse à cet aspect. Cela pourrait cependant être un effet lié à la quantité d’articles d’agences de presse (ré-écrits) contenus dans l’échantillon des contenus de ce titre. Comme nous pouvons l’observer avec la figure 2, 15 des 23 articles sélectionnés sont soit des contenus d’agences de presse (ré-écrits) soit non-signé.

Figure 3. Part de la couverture médiatique entre les actions de la société civile et les mesures sécuritaires autour de la COP21

Figure3. Part du traitement médiatique entre les actions de la société civile et les mesures sécuritaires

Chacune des deux catégories, qu’il s’agisse des « actions de la société civile » ou des «mesures sécuritaires », peut être divisée en deux pour avoir une image plus claire de leur sujet précis. Concernant les mesures sécuritaires, nous avons agrégé les articles à propos des mesures de sécurité autour de la COP (les contrôles aux frontières, les restrictions de la circulation, les effectifs policiers déployés, etc.) et les articles à propos de la violence, soit anticipée à propos de la marche du 29 novembre soit revenant sur ce qui s’est passé pendant et après la marche. La catégorie « actions de la société civile » renvoie aux articles sur les actions d’opposition organisées par la société civile autour de la COP et aux plaidoyers pour les actions de la société civile.

Comme nous pouvons le voir avec la figure 4, la couverture est vraiment déséquilibrée entre les différents acteurs. Globalement, les mesures de sécurité et les actions d’opposition organisées par la société civile semblent être les principales sous-catégories puisque approximativement un tiers de notre corpus est représenté par chacune d’elle. La « violence » est juste derrière puisqu’elle totalise 15 articles et les « plaidoyers pour les actions de la société civile » est la dernière sous-catégorie avec 11 articles. Ce qui est intéressant ici est de prendre en considération chaque média. Vice s’intéresse exclusivement à la violence, même s’il n’y a que deux articles de cet acteur dans notre corpus. Buzzfeed propose un contenu divisé entre les mesures de sécurité et la violence, avec deux articles également. Les quatre autres acteurs ont différentes pondérations entre les sous-catégories : le Huffington Post semble principalement intéressé par des plaidoyers pour la société civile et les actions d’opposition organisées par la société civile et moins que les autres par la violence et les mesures de sécurité (seulement 25% de leur couverture). Le moins intéressé à la violence semble être Le Monde (seulement un article), suivi par Reporterre qui donne une large place aux actions d’opposition organisées par la société civile (44% de sa couverture). Le Monde semble accorder la majorité de sa couverture aux actions de la société civile également, avec pas moins de 6 articles consacrés aux actions d’opposition organisées par la société civile. Le Figaro a une couverture plus orientée vers les mesures de sécurité puisqu’elles représentent à peu près 40% de sa couverture dans le corpus. Nous pouvons faire l’hypothèse que ceci peut être lié à son orientation politique et à celle de ses lecteurs, qui ne semblent pas particulièrement friands des activistes environnementaux.

Figure 4. Proportion de la couverture par media et par catégorie

Figure4. Part de la couverture par média et par catégorie

Si nous regardons à présent la dynamique temporelle de la couverture médiatique, nous pouvons voir comment elle a évolué d’un sujet à l’autre. La principale thématique fut les mesures de sécurités avant la marche interdite du 29 novembre puis il y a une concentration du traitement de l’actualité autour de la violence. Les actions d’opposition organisées par la société civile semblent moins attirantes pour les médias bien qu’elles engendrent de bonnes photos et vidéos pour illustrer ce qui se déroule autour de la COP21. Un autre aspect non pris en compte ici est le format qui aurait pu permettre de démontrer ce point. Dans cette courte période d’une semaine, nous avons pu observer différents moments médiatiques d’une façon très condensée (voir la figure 5).

Figure 5. La dynamique temporelle de la couverture médiatique

Figure5. La dynamique temporelle de la couverture médiatique

Bien sûr, l’approche développée ici est très limitée mais elle mène à de nombreuses questions qui pourraient être creusées plus en détail.

Si nous ouvrons ce qui est une boîte noire pour cette (rapide) analyse quantitative et en faisons une plus qualitative, les positionnements politiques pourraient apparaître plus clairement. Par exemple, Reporterre couvre la violence et les mesures de sécurité mais donne voix aux activistes et rend compte de façon critique des brutalités policières, tandis que c’est moins apparent – et c’est un euphémisme – dans les autres médias. Cet exemple nous montre ce à côté de quoi nous passons avec ce type d’analyse purement quantitative. Pour aller plus loin, il est nécessaire de lire attentivement ces contenus d’information et de saisir quelques éléments de contexte à propos de l’histoire du titre et de sa position dans le champ médiatique.

Au premier regard, Le Monde et Le Figaro semblent plus tournés vers le fait de relayer les instructions données par le gouvernement concernant l’interdiction de manifester du 29 novembre et la nécessité de respecter l’Etat d’urgence plutôt que d’expliciter les motivations de la société civile à s’opposer à la Cop21. Vice et Buzzfeed qui sont considérés comme de nouveaux acteurs ou des acteurs nés en ligne ne différent pas tellement des autres acteurs de l’actualité. Bien sûr, le ton change. La composante de matériel original dans la couverture, particulièrement pour Buzzfeed, est aussi très légère. Ils se concentrent sur la violence, ce qui peut être lié à leur modèle d’affaires qui s’appuie exclusivement sur la publicité, ce qui pourrait être une première explication des raisons pour lesquels ils font la chasse aux clics et essayent de maximiser leurs pages vues avec des contenus plus visuels. Huffington Post est peut-être le plus surprenant : il offre beaucoup de contenus d’opinions et aussi une couverture plus nuancée qu’ailleurs.

Bien sûr, il s’agit d’une analyse très rapide qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Néanmoins, si nous refusons les raccourcis dans l’interprétation, cela pourrait être utile pour dresser une première image (brute) de la couverture médiatique des actions de la société civile et des mesures sécuritaires.