La dynamique temporelle des usages du smartphone dans la vie quotidienne

La revue Questions de Communication vient de faire paraître dans sa dernière livraison, le numéro 27 portant sur le thème de l’alimentation, un article que j’ai écrit sur les usages du smartphone par une population étudiante.

qdc27_cv1-small360L’article en question s’intéresse aux usages du smartphone observés depuis une application mobile conçue à l’INRIA. Cette incursion dans les méthodes numériques d’observation de l’activité est assortie d’un questionnaire et d’entretiens avec des utilisateurs qui passent notamment par la confrontation à leurs traces d’activité. Je propose ci-dessous le résumé de cette publication et met à disposition une version couleur des figures contenues dans l’article. Si vous souhaitez des précisions sur le contexte de l’enquête, je vous invite à me contacter ou à lire l’article complet.

Résumé : L’analyse de la dimension temporelle des usages du smartphone d’une population d’étudiants révèle l’incorporation de l’objet connecté à la vie quotidienne. D’une certaine façon, le smartphone disparaît en se banalisant dans les pratiques des usagers. Cet article vise à souligner les traits communs dans les comportements d’usages. La pratique est en effet structurée autour de normes temporelles informelles, caractérisées par un petit nombre d’applications consultées et des habitudes d’usages séquencées. En faisant apparaître les rythmes de vie des enquêtés, l’observation des rythmes d’usage du smartphone témoigne de sa forte intrication à la quotidienneté.

Pour rendre comparables les usages du smartphone parmi les individus étudiés : nous avons catégorisés l’intensité de ces comportements d’usages en nous appuyant sur deux variables : la fréquence et le temps passé. Au sein de notre échantillon de 26 étudiants, les utilisateurs activent en moyenne 85 fois par jour l’écran de leur smartphone pour une durée proche de 2 heures par jour. Nous avons représentés dans un graphique la distribution de la population par seuils d’usage :

Figure 1. Distribution de la population étudiante par seuils d’usage (n=26).

Figure 1. Distribution de la population étudiante par seuils d'usage_couleurNous avons classé les usages en trois seuils d’intensité : les « intensifs » qui utilisent le smartphone plus de deux heures et l’activent plus de 100 fois par jour, les « modérés » qui l’utilisent entre 1 et 2 heures par jour pour 50 à 100 activation de l’écran et les « faibles » qui l’utilisent moins de 1 heure et activent l’écran moins de 50 fois par jour (cf. figure 1). Cependant, nos catégories s’avèrent trop hermétiques, débordées par les comportements des usagers. Le nombre d’activations de l’écran par jour n’est pas strictement lié à la durée de l’usage.

Le smartphone est un object connecté intrégré aux routines corporelles. Les entretiens menés ont permis d’interpréter les traces d’activités collectées. Ils dévoilent, dans une certaine mesure, les règles implicites de conduite que se fixent les utilisateurs dans l’usage du smartphone. Nos enquêtés ont globalement des rythmicités d’usage du smartphone qui permettent de saisir leur rythme de vie. Ainsi, en est-il pour Eric.

Figure 2. Eric, du rythme d’usage du smartphone aux rythmes de vie

Figure 2. Eric, du rythme d'usage du smartphone au rythme de vie_couleur

Dès les premières minutes de la journée, l’usage du smartphone est perçu comme machinal. Les premiers réflexes d’usage du smartphone apparaissent particulièrement révélateurs de l’attachement à l’object connecté.

Figure 3. Usage de l’application Horloge par cinq enquêtés

Figure 3. Usages de l'application Horloge par les cinq enquetes_couleurL’attention des enquêtés est concentrée sur un petit nombre d’applications, en particulier celles liées au système d’exploitation et pré-installées. Puis dominent les réseaux sociaux et les applications dédiées à la communication interpersonnelle.

Figure 4. Classement par popularité des applications utilisées

Figure 4. Classement par popularité des applications utilisees par la pop etudiante_Le temps passé sur les applications n’est cependant pas lié à la régularité de l’usage. Certaines applications peuvent avoir des durées d’usage importante et pourtant avoir été utilisées ponctuellement, c’est en particulier le cas pour les jeux. A l’inverse, les réseaux sociaux font apparaître des usages plus récurrents mais aussi plus courts.

Figure 5. Nicolas, usage moyen par application et par jour

Figure 5. Nicolas, usage moyen par application et par jour_Figure 6. Cédric, usage moyen par application et par jour

Figure 6. Cedric, usage moyen par application et par jour_Au fil de l’usage, certaines routines se mettent en place. Elles se matérialisent sous la forme de séquences d’usages observables, décrivant des motifs temporels propices à la représentation visuelle.

Figure 7. Christophe, des séquences d’usages observables.

Figure 7. Christophe, des séquences d'usages observables__Chez un autre enquêté, nous trouvons des usages récurrents de certains jeux sur la période étudiée, bien que les applications de jeux semblent avoir une durée de vie limitée à quelques jours dans ses usages :

Figure 8. Eric, des jeux variés mais à la durée de vie limitée

Figure 7. Eric, des jeux variés mais à la durée de vie limitée

D’une manière générale, la présence continue du smartphone dans la vie quotidienne – du lever au coucher (et parfois même pendant la nuit) – transformant cet objet connecté en indicateur des rythmes de vie, atteste de son fort ancrage dans la vie quotidienne de ses utilisateurs. En nous appuyant sur une application destinée à enregistrer de façon horodatée l’activité de l’usager, et en particulier l’usage des applications, nous avons constaté une certaine rythmicité des pratiques relativement indépendante de l’intensité d’usage. Nos observations montrent que l’usage du smartphone n’a pas lieu uniquement de façon arbitraire à n’importe quel moment de la journée. Au contraire, certains moments-clés de l’usage se distinguent comme le réveil, les transports, les pauses de la journée ou des usages en soirée, voire nocturnes. La présence continue du terminal dans la vie quotidienne des enquêtés contribue à le naturaliser, sans susciter d’interrogation particulière sur le rôle qu’il joue ou la place qu’il prend. Les manières de s’approprier le smartphone diffèrent d’un utilisateur à l’autre, d’un terminal à l’autre. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien de commun dans les pratiques des utilisateurs. En effet, il existe des constantes et des régularités dans l’usage. Des routines incorporées liées à des moments spécifiques de la journée agissent comme des rendez-vous informels entre l’usager et son terminal. La rapidité avec laquelle est effectuée l’action – on s’y engage avant d’en prendre totalement conscience – et son caractère fortement répété (d’un jour à l’autre, tout au long de la journée, associé à des moments particuliers) incarnent une accélération et une intensification du rapport au temps. Cela peut empêcher une mise à distance réflexive des pratiques. Que fait faire le smartphone à l’enquêté ? Cette perspective implique de récuser l’idée de neutralité de la technique (Ellul, 1988; Jarrige, 2014). Sans déterminer le contenu des usages, le smartphone participe à construire des normes temporelles sur le mode de l’urgence où des sollicitations s’imposent, dans une certaine mesure, à l’usager. Ce dernier peut résister à ces normes, ne pas réagir aux alertes en temps réel, voire différer sa réaction, mais c’est souvent au prix d’un effort contre-intuitif sur lui-même.

L’article présenté ici vise donc à participer au développement d’une réflexion critique sur les normes temporelles induites par l’usage du smartphone et plus largement de l’internet. Dans quelle mesure des normes temporelles structurent-elles l’usage du smartphone et sont-elles partagées par les utilisateurs ? Quelles sont les capacités de résistance des usagers face à ces injonctions de la technique à accélérer ? Enfin, quel contrôle l’usager peut-il exercer sur ses actions-réflexes incorporées dans son usage de la technique et effectuées de façon automatisée ?